Des femmes qui marchent III
Des femmes qui marchent est un projet photographique à l’échelle du continent européen à travers l’odyssée d’un couple d’artistes et de leurs sculptures.
Entre 2013 et 2019, Francesca Bonesio et Nicolas Guiraud, parcourent 35.000 km, traversent 19 pays et réalisent plus de 250 sculptures qu’ils installent le temps d’une image sur 95 sites.
Ces figures féminines rudimentaires, d’une hauteur légèrement supérieure à l’échelle humaine, inclinées vers l’avant comme l’homme qui marche de Giacometti, sont fragiles et précaires. Leur espérance de vies est inférieure à celle d’un être humain. Un art éphémère, sans la moindre tentation d’immortalité avec ce que cela dit de l’impermanence de toute chose.
Ces femmes tiennent le rôle de personnages fictifs. Alors qu’elles parcourent les sites dans lesquels elles sont mises en situation, elles construisent leur identité et nous renvoient à la nôtre. Nous éprouvons dès lors notre planète à travers les protagonistes d’une aventure. Elles ne marchent pas seules. Elles forment une tribu de passage. Elles ne prennent pas possession. Elles traversent les territoires, façonnés par l’histoire des hommes : des histoires de guerres, de frontières, de politique, de migrations, d’exploitation.
Aucune destination dans ce long périple mais plutôt un acte de revendication pour questionner qui écrit l’histoire collective et affirmer la nécessité de changer le prisme de notre rapport au monde. Il n’y a plus qu’elles pour arpenter ce monde transfiguré, comme si l’individualité virile nous avait mené droit dans le mur. Ces femmes qui marchent investissent nos paysages à l’ère de l’anthropocène et déposent une sororité dans notre regard. Rien de plus. Et c’est déjà beaucoup.
Ce récit est née de la nécessité de créer un espace imaginaire pour se ré-approprier la beauté d’un monde avarié. Le “elles” plutôt que le “il” pour trouver une manière plus équitable d’être au monde, pour penser la possibilité d’une humanité réconciliée.
Elles traversent les territoires sans témoin, ne laissent qu’une empreinte photographique, un cliché de leur passage. Des milliers de kilomètres parcourus, des centaines d’installations sur des sites historiques comme des lieux purement perceptifs et presque banals car c’est l’ensemble du monde qu’il va falloir ré-apprivoiser :
La topographie de Verdun façonnée pas les obus de la grande guerre, une forêt d’oliviers millénaires dans le sud des pouilles, les sommets de la dorsale média-atlantique en Islande, des cités industrielles du nord de l’Italie, les portes de fer sur les rives du Danube en Roumanie, des cimetières de tanks et de navires, les forêt de boulots qui entourent Auschwitz, des chemins de pèlerinage qui traversent l’Europe, les derniers vestiges du rideau de fer en Autriche, des villes fantôme jamais habitées issues de la folie immobilière en Espagne, des paysages renouvelés - d’éoliennes et de panneaux solaires, les Spomenik de Tito, utopie architecturale et politique, disséminés sur l’ensemble des pays de l’ex-Yougoslavie, une centrale nucléaire au nord de la France, la mer de plastique dans la province d’Almeria … et toutes ces zones de non lieu, zone de recel et d’abandon qu’empruntent les migrations actuelles.
Chaque sculpture a touché le sol, l’herbe, le sable, le bitume, la terre, le temps d’une image, le temps d’un contact physique avec les territoires pour les libérer aussitôt: une façon de suggérer un rapport plus furtif, moins possessif au monde et aux autres.